Une logopède dans l’éducation conductive



Intervention de Dominique Baclin, logopède au centre « La Famille » , à l’occasion de la plateforme d’échange du samedi 17 mars 2012 autour du thème « communication et développement ».

"Après tous ces points de vue théoriques et pratiques, je voudrais moi aussi vous livrer mon témoignage de logopède tombée dans la marmite de l’éducation conductive... Actuellement je travaille en classe primaire, avec des enfants de 9 à 12 ans.

logopédie
Toute jeune encore, j’ai donc signé à La Famille.  Au départ, on balbutiait l’éducation conductive.  La grande nouveauté, c’était de travailler dans les classes avec l’instit, de timidement mêler nos compétences, mais le travail logopédique plus précis se faisait toujours en individuel.  Puis petit à petit, on se rassembla davantage autour de  l’enfant dans sa globalité. On instaura une manière de faire où l’on établissait ensemble les objectifs pour les enfants, les programmes et l’emploi du temps pour atteindre ces objectifs, et où l’on passait nos journées ensemble, enfants et personnel, à apprendre des chemins, des manières de faire dans les séries d’activité pour les utiliser ensuite dans le restant de la journée.  Et parallèlement étaient organisées  une formation et une supervision pour le personnel, qui de plus peu à peu se forma lui-même aussi, par le travail en commun, les réunions d’équipe, les observations de l’un suivies des explications de l’autre, etc... Un travail de longue haleine, que l’on peut réaliser maintenant en accéléré.

Ce n’est pas évident d’emblée de s’y retrouver en tant que logo d’une part, de « conducteur » de l’autre.  C’est un jeu incessant entre le regard plus « technique » de la logo et le regard global du conducteur.  C’est continuer à se former en tant que logo : systèmes de communication alternative de pictos, synthèses vocales, langage gestuel, rythme corporel, dysphasies, dyspraxies, gestion mentale, neuro-psychologie, remédiation scolaire, que sais-je encore... C’est se former en tant que conducteur : approche des différents handicaps sous toutes leurs facettes, observation, facilitations, établissement d’objectifs, de programmes, animation d’une série d’activité, d’un moment intermédiaire (collations, marche, toilettes, repas), travail en équipe...  On n’a jamais fini de se former !

C’est 100 x plus intéressant et rentable que de travailler dans son petit local comme je faisais en stage, dans son petit local et parfois en classe comme nous le faisions ici au début, malgré toutes les réunions et les contacts que nous pouvions avoir avec les autres intervenants.

Mais vous direz-vous, peut-on vraiment aborder ainsi toute la remédiation du langage ? Faisons le tour du travail classique des logos avec des enfants comme ceux que nous avons chez nous. On peut avoir une problématique de langage oral,( avec ou sans langage substitutif), mais aussi une problématique de l’apprentissage du langage écrit et du calcul.

Pour ce qui concerne le langage oral : on insère en général dans les activités de motricité tout le travail « logo » de respi, phonation, praxies bucco-linguo-faciales, articulation.  C’est la logo qui prépare ce programme, mais ce n’est pas nécessairement elle qui va le diriger : ce sera le 1er conducteur de la série d’activité.  Cela permet aux autres membres de l’équipe de se rendre compte de ce qui est important à travailler pour les enfants, mais aussi de savoir les aides à apporter, et cela pour chacun en particulier. Et ce que l’on va travailler à ce moment-là  va refaire son apparition à d’autres moments : la respi et la phonation par ex en début d’activité scolaire, pour se remettre dans son corps et dans sa voix, ou avant de lire une phrase de lecture à voix haute pour arriver au point sans problème ; la fermeture de bouche et certaines praxies pour ne pas baver sur la feuille ou le matériel déposé sur le banc, ou avant le repas pour bien mâcher et avaler, ou avant d’articuler certain phonème ; l’articulation pour bien raconter son w-e, ou pour donner une réponse claire, etc... et tout le monde saura qu’un tel doit faire attention à ceci, qu’un autre peut y arriver comme cela.  Ainsi on aura des répétitions intéressantes, des ponts tout au long de la journée.  Quel rêve pour les transferts des acquis!

Parfois ce n’est pas possible, ou pas suffisant de travailler cela en séries d’activités. Si dans le groupe il n’y a un enfant qui a des problèmes plus particuliers, on met alors dans son programme individuel des tâches plus spécifiques de langage, ou on lui ménage dans l’emploi du temps une courte période d’intensif, par exemple pour le bavage.  Si plusieurs enfants peuvent être aidés par le rythme corporel pour l’articulation, on pourra prévoir des activités de rythme corporel pour eux pendant que les autres font autre chose, etc... L’éducation conductive ne veut pas dire le rejet du travail individuel comme on le croit parfois.  Celui-ci est intégré dans une perspective globale d’éducation de l’enfant.  Et, dans ce but, ce système d’éducation peut intégrer tous les moyens ou méthodes efficaces.

Tout ce qui est travail phonologique et métaphonologique peut trouver sa place en série d’activité motrice, en scolarité, ou en atelier particulier. Le vocabulaire va être abordé en classe, en lien direct avec les activités scolaires.  Si nécessaire on confectionnera un cahier de vocabulaire avec des images classées par thème, ou un fichier avec des définitions classées par ordre alphabétique pour les plus grands, avec l’avantage ici encore d’une insertion immédiate dans la vie de la classe et d’un sens évident pour les enfants.  Je parle de sens pas au niveau des mots, mais de la démarche. Quant aux mots, ils pourront réapparaître par magie dans l’activité motrice, ou n’importe où, puisque tous les adultes savent ce qu’on apprend pour le moment.

La formation et la complexification  de phrases sera stimulée en classe, avec support de pictos, ou de la lecture, mais aussi dans les séries d’activité psycho-motrice, et tant en compréhension qu’en expression. Ici aussi, on se met d’accord sur les objectifs de chaque enfant, et même si on travaille en groupe, chaque enfant voit la tâche adaptée pour lui.

Chez certains enfants dysphasiques, le langage gestuel est un outil intéressant, pour l’expression et/-ou la compréhension.  Ce n’est pas la logopède qui dans son petit local enseigne les gestes à l’enfant, mais toute l’équipe qui met l’enfant dans un bain de langage de signes et le pousse à les utiliser.  Y a même pas besoin de le pousser d’ailleurs... Une formation est organisée à l’école, et le personnel s’y répartit en différents niveaux ; une formation est également destinée aux parents. Avantage certain pour l’enfant dans cette manière de travailler : tout est appris et utilisé naturellement « in situ », on ne peut même pas parler de transfert.

Pour l’expression par pictogrammes, en cahier de communication ou synthèse vocale, on peut aussi parler de « bain de langage » en classe suivant les thèmes, et d’utilisation immédiate soit avec le cahier de communication soit avec l’ordinateur. L’enfant voit immédiatement ici aussi le sens de l’apprentissage, et l’utilisation de ses acquis.

En langage écrit, en mathématique, il n’y a pas non plus de rééducation « à part » de la classe, mais des stratégies particulières d’apprentissage ou de remédiation peu à peu dégagées pour chaque enfant et que chaque adulte le  pousse à utiliser.  De plus, à force d’osmose avec le rééducateur, de formation réciproque, l’instituteur ou un autre membre de l’équipe peut parfois proposer lui-même des stratégies intéressantes.

Bref, en tant que logo j’y trouve plus que mon compte : on pourrait presque dire que ces enfants sont en rééducation toute la journée... Tous les points de leur programme de rééducation sont abordés et travaillés au cours de la journée ou de la semaine par toute l’équipe, et prennent sens pour eux.  L’évolution des objectifs se fait tout naturellement par l’observation continue, et le pas suivant peut immédiatement être abordé, sans attendre une réunion particulière entre les intervenants, puisque ceux-ci travaillent ensemble en classe et ont deux réunions d’équipe par semaine.  Les langages substitutifs s’insèrent naturellement aussi dans le quotidien de l’école, et comme ils font partie de la vie de l’enfant, se font peu à peu leur place à la maison.  Les stratégies particulières d’apprentissage, ou les « trucs » comme ils disent parfois, sont peu à peu repris aussi à leur compte par les enfants, qui progressivement savent le meilleur chemin pour eux.  En effet, si dans les « petites classes » on travaille surtout en collaboration avec les parents, chez les plus grands c’est l’enfant lui-même qui intègre cela.

Et cela ne concerne pas seulement le langage... par l’éducation conductive, l’ enfant apprend à connaître les chemins qui sont les siens dans tous les domaines, les exerce au long de la journée et les utilise dans sa vie.  Et c’est cela qui est fantastique, pouvoir les aider à construire leur vie au mieux avec le handicap qui est le leur.  Pouvoir le connaître et le dépasser, se connaître et grandir...

Etre logo est bien peu de chose.... avec un peu de présomption, je me sens nettement mieux dans la peau d’un conducteur !"



                                              Dominique Baclin, logopède au centre « La Famille »